Derniers remords avant l’oubli

Par Angélique

Le théâtre de Lagarce n’est pas une écriture simple ni très évidente. On passe beaucoup du classique au moderne. Il y a des ruptures de texte qui sont un peu abruptes. Il y a des endroits qui sont très communs, très banals. On parlerait comme ça dans le langage courant et de temps en temps, on bascule sur des constructions de phrases beaucoup plus alambiqués, plus lourdes et plus classiques. Par classique, j’entends littérature du XIXème. C’est beaucoup plus écris et beaucoup plus littéraire.

Ce  qui est très exigeant c’est surtout le sous-texte. Ce n’est pas le texte en lui-même. C’est les silences, c’est ce qui nous habite, c’est ce qu’on ne dit pas, tout ce qu’on ne raconte pas.

J’ai découvert Jean-Luc Lagarce dans le film « Juste la fin du monde » de Xavier Dolan. Dans la pièce,  « Derniers remords avant l’oubli, j’ai retrouvé la même ambiance que dans le film. J’avais d’ailleurs l’impression d’être dans un film, dans une grande maison.

« Une maison à la campagne, Pierre, Hélène et Paul l’ont achetée ensemble, y ont vécu leur amour et se sont séparés. Pierre y vit toujours, seul. Hélène et Paul ont refait leur vie chacun de leur côté…

Ce dimanche-là, ils reviennent chez Pierre avec leurs nouvelles familles pour débattre de la vente de leur maison. Mais il y a dans les placards des cadavres sentimentaux, des idéaux morts et des secrets. S’ils reviennent aujourd’hui, ne serait-ce pas aussi pour régler leurs comptes… avant l’oubli ? »

Les acteurs  sont un petit peu prisonnier de l’espace. Les protagonistes ont tous envie de partir du lieu mais comme ils ont des choses à régler, le contentieux monte.

Si on lit la pièce, on sent que c’est une boucle. Le début correspond à la fin. Il n’y a rien s’arrange. Les personnages  entament la discussion mais ils ne la finissent pas.

Le thème porte sur  des conflits d’individus qui n’arrivent pas  à se parler. Il y a un manque de communication certain. On sent que ce sont des gens qui se sont beaucoup aimés à une époque donné, qui ont vécus quelque chose de très intense et que c’est terminé.

La violence  sert de pis-aller. C’est toute la violence, tous les non-dits, tout ce que  n’arrive pas à exprimer auprès de ceux qui sont censés se  reconnaitre et   après tant d’années.  Finalement, tout se reporte sur l’épouse, pièce rapportée qui devient excessivement exubérante. Elle n’arrive pas à trouver sa place et pourtant, elle essaye. Mais du coup, ce côté volubile qu’elle peut avoir , cette envie absolument de parler, de faire éclore la vérité, la sincérité, c’est elle qui s’approche toujours le plus près de la vérité et c’est celle qu’on veut museler, qu’on ne  veut pas laisser parler

Finalement, c’est exactement comme dans « Juste la fin du monde » Marion Cotillard qui est la pièce rapportée qui arrive à la réponse

Les thématiques de Lagarce sont identiques. Je pense que c’est ancré dans cette rythmique, dans cet absolu besoin d’énoncer quelque chose, de dire quelque chose qu’on a sur le cœur et d’être dans l’incapacité totale de le faire. Les gens n’ont pas la capacité de recevoir et d’entendre ce qui a vraiment à dire. On préfère jouer de rhétorique, de formes, de formulations et décorer la réalité plutôt que de l’habiter réellement.

Ce qui se ressent, le langage le plus essentiel qu’on aurait envie de communiquer ce serait de se prendre dans les bras, de s’embrasser une bonne fois pour toutes et se dire « tu sais, j’ai toujours pensé à toi, je t’aime » mais les personnages n’arrivent  pas à le dire. Et ça reste là, ça ne sort pas et du coup il y a de l’agacement. Ils sont en colère contre eux-mêmes.

Après, les personnages évoluent tous. C’est vraiment le spectateur qui peut imaginer ça. Les acteurs livrent  les points de suspension, leurs sentiments, après les points de suspension, après l’analyse et la vision qu’ils en ont, ce sont les spectateurs qui la feront.

Un des personnages devient violent parce qu’il n’y arrive plus. Il essaye aussi de résoudre quelque chose. Il essaye de s’affirmer une fois pour toutes. Et à force d’avoir été le sous-fifre, celui qui était toujours en deçà, de toujours accepter les règles du jeu, les règles de comportement, à un moment il dit « j’en ai marre des règles. Je ne veux plus les règles ».

Il l’exprime de façon violente, comme un gamin, comme un enfant qui ne sait plus comment communiquer. Il y a quelque chose de très violent qui sort de lui et qui le dépasse.

Les comédiens, se lient à une écriture exigeante que le Lagarce, parce que le personnage est toujours sur un fil. Ils sont des urgentistes et ils ont  un rôle de transmission. Du coup, ils deviennent des porte-paroles. C’est un engagement comme un autre que de vivre  et de parler à travers toutes les situations dans cette société moderne,  où les gens ne se parlent plus. On a du mal à communiquer les uns avec les autres.

Une pièce comme celle-là montre combien ça peut être handicapant, à quel point c’est une sclérose, à quel point c’est une ceinture dont on ne sort pas, dont on ne s’extrait pas.

Il faut absolument s’en extraire le plus rapidement possible avant que ça nous abime, avant que ça nous tue tous.

Il faut garder son âme d’enfant. Il y a beaucoup de belles choses qui se font autour de nous, dans ce monde. La culture est belle. Il faut s’informer, il faut aller voire, il faut aller découvrir. Ce n’est que par la curiosité qu’on arrive à savoir.

Parmi les comédiens, Jean-Marc Dethorey jouait sa dernière avant d’entamer « Noël en Famille… ou pas ! » au Théâtre Clavel, une grosse production avec 14 comédiens.  Les autres acteurs  lui ont fait une petite blague en remplaçant son verre d’eau par un alcool fort qui lui a fait perdre son texte … mais  on ne s’en est pas trop rendu compte

Il a fait partie des rôles secondaires qui sont là pour faire respirer la pièce Il y a une telle tension dramatique dans cette pièce que s’il n’y a pas de temps en temps une bouffée d’oxygène, ça devient insupportable. Les acteurs  ont beaucoup travaillés sur la tension croissante. On est un petit peu comme sur un volcan et on s’attend d’un moment à l’autre à ce qu’il explose et c’est ce qui se passe à la fin.

Il y a des personnages adjacents autour qui essayent de trouver une issue de secours et  qui  n’en trouvent pas.

Le personnage, joué par Jean-Marc Dethorey  a une grande noblesse. Derrière ses maladresses et son manque de psychologie, il est généreux.

Séverine Saillet, figure parmi ce casting d’acteurs passionnés. Elle joue aussi  en alternance, dans une pièce d’Harold Pinter « Trahisons » jusqu’au 14 décembre au Théâtre de Ménilmontant.

Au sujet de la pièce qui raconte le drame de ces gens qui n’arrivent pas à communiquer et qui ne s’écoutent pas. Il n’y a rien de plus difficile pour un acteur que d’être toujours attentif à ce que fait son collègue alors qu’il est censé ne pas écouter ce qu’on fait. C’est subtil !

La mise en route de cette pièce  a été très rapide. La troupe  a commencé au mois d’août pour la jouer le 16 septembre. C’était  très intense. Les acteurs  sont partis en résidence à la campagne, ce qui  a permis de fédérer le groupe.

Le Metteur en Scène Vincent Marbeau  a découvert Lagarce en 2009 grâce à Fanny Ardant qui jouait dans Music-Hall aux Bouffes du Nord, pour lui cela a été un choc, une révélation. C’est fort, ce langage qu’il a su créer, inventer. Il y a de cela maintenant  7 ans. Entre temps, il a dévoré tout son théâtre, tous ses écrits, ses journaux, tout ce qu’il a pu écrire.

Le film « Juste la fin du monde est sorti le 16 septembre, Vincent Marbeau  ne l’avait pas du tout vu avant les répétitions mais on y retrouve  l’esprit de Lagarce très présent.

Cette  pièce l’a attiré plus que sur les autres  car c’est tous les non-dits, tous ces personnages qui sont là et qui n’arrivent pas à se parler, qui parlent sans arriver à dire. Il  y a quelque chose de très contemporain et d’actuel et qui parle beaucoup à sa génération, celle de 1988. C’est un âge où on ressent tous les problèmes  qu’on peut voir dans cette pièce ; ne pas réussir à communiquer alors qu’on a de plus en plus de moyens de communiquer avec les réseaux sociaux notamment et en même temps, on n’arrive pas à se comprendre. C’est  un peu le message de cette pièce, de, retourner au cœur, à l’être , à l’humain.

Pour Vincent Marbeau,  l’humain est beau. Il ne faut jamais cesser de le croire et d’espérer en l’humain, surtout en ce moment avec tout ce qu’on voit à la TV, notamment avec les migrants. Il ne faut jamais cesser d’aller vers l’autre. L’autre n’est pas un problème mais une solution, plus que la solitude.

C’est une très belle pièce, profonde et noble qui parle d’amour et de désamour, de profondeur des sentiments et des pages qui se tournent. Un vrai théâtre d’auteur merveilleusement interprété par des comédiens crédibles et généreux.

Propos recueillis auprès de Michaël Msihid, Jean-Marc Dethorey  et Vincent Marbeau

Infos pratiques :

Théatre Le Brady – Grande Salle :

39 Boulevard de Strasbourg, 75010 Paris

Auteur : Jean-Luc Lagarce

Artistes : Jean-Marc Dethorey ou Bruno Forget, Laura Lascourrèges, Vincent Marbeau, Michaël Msihid, Camille Timmerman, Séverine Saillet

Metteur en scène : Vincent Marbeau