Ce film, situé à Newcastle raconte l’histoire de Daniel Blake, veuf, menuisier cardiaque de 59 ans pris dans les méandres administratifs d’un système kafkaïen. Malgré les obstacles, Il essaye de garder son humour et sa dignité. Il rencontre Rachel, mère célibataire avec deux enfants, obligée de vivre à 450 km de chez elle, pour bénéficier d’un logement social afin d’éviter le placement en foyer. Intelligente et réactive elle fait passer ses enfants avant elle. A eux deux, ils vont s’entraider pour se sortir de situations impossibles.

L’idée de départ du film vient de la campagne de dénigrement menée par la presse de droite, contre les bénéficiaires de l’aide sociale, relayé ensuite par plusieurs émissions de télévisions très négatives contre eux.

Cela a marqué les esprits. 30% des gens pensent que les allocataires fraudent alors qu’en réalité il n’y a que 0,7% de fraude. C’est même allé plus loin puisque certains sont passés à l’acte, insultant et agressant les bénéficiaires d’allocations.

Cette différence entre la réalité et ce que pensent les gens s’intégrait parfaitement dans le contexte d’austérité prôné par le gouvernement britannique. L’objectif a été de baisser le montant de ces aides.

En vérité, seuls 3% du budget total des aides sociales sont redistribuées aux chômeurs. 42% des aides sont versées aux personnes âgées, celles qui votent naturellement pour les conservateurs.

Le second point fort de ce film a été l’implication de Ken Loach avec l’association Doorway d’aide aux sans-abris à Nuneation, l’endroit où il a passé son enfance. Le scénariste Paul Laverty et Ken Loach sont allés à la rencontre de ces travailleurs sociaux. Ils leurs ont présenté des jeunes. L’un deux a témoigné de la faim qu’il a connu alors qu’il travaillait et de ses conséquences sur sa santé.  Ken Loach et Paul Laverty sont allés recueillir des informations dans les banques alimentaires. Ils se sont aperçus que depuis les premiers films de Ken, ce phénomène des banques alimentaires était nouveau.

Ils ont réalisés que beaucoup de personnes, à l’heure actuelle, n’ont ni de quoi manger, ni de quoi se chauffer. Ken et Paul ont discuté avec un homme aux valeurs bien établies. Il refusait les petits boulots inintéressants que l’administration voulait lui imposer. Cela lui a valu de nombreuses sanctions. Il n’allumait jamais son chauffage et se nourrissait de conserves.

Ils ont eu aussi vent de ces locataires expulsés par vengeance par leurs propriétaires car ils s’étaient plaints de la vétusté de leur lieu de vie. D’autres témoignages relataient le nettoyage des pauvres de Londres et déplacés en grande banlieue. Cela a rappelé à Ken Loach « Cathy Come Home », le film qu’il avait coréalisé en 1966.

Il faut savoir que les gens qui fréquentent les banques alimentaires sont de plus en plus des travailleurs pauvres qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts. La précarité des conditions de travail les a empêchés de faire des projets à long terme. Elle a eu l’effet pervers de créer une sorte de barème complexe pour les indemnisations. Si les bénéficiaires ne remplissaient pas les conditions draconiennes pour toucher leurs allocations, elles étaient suspendues de un mois à trois ans.

C’est donc tout naturellement que Ken et Paul sont allés interroger des agents du Département des Affaires sociales qui ont accepté de témoigner de manière anonyme, prenant des risques importants. S’ils ne sanctionnaient pas suffisamment les allocataires, ils étaient soumis à un programme d’amélioration personnelle. Les personnes handicapées sont sanctionnées injustement six fois plus que les autres.

Par ailleurs, les personnes malades ou blessées doivent obtenir un bilan médical pour bénéficier de prestations. Parmi les témoignages recueillis, celui d’un homme atteint d’un cancer en phase terminale qui a été jugé apte au travail. Un jour, il s’est blessé en tombant chez lui. Il a refusé de suivre les urgentistes, car il devait se présenter à Pôle Emploi le lendemain et il craignait qu’on lui suspende ses allocations. Il est mort trois mois plus tard.

Les bénéficiaires d’allocations doivent justifier d’une recherche d’emploi hebdomadaire de 35 heures. Il y a parfois 40 personnes pour la même annonce. Auparavant, il y avait de deux à cinq personnes pour le même poste.

Les personnages de ce film sont une  condensation de tous les témoignages collectés. Entre gens intelligents, avec de vraies valeurs et une situation fragilisée d’un côté et de l’autre, des agents empêchés de les aider par un système implacable. Chacun d’entre eux essayant de garder leur dignité et un regard humain.

Le tournage a duré environ cinq semaines, dans un contexte relativement intimiste. Ken Loach a voulu montrer du doigt l’attitude cruel d’un système délibéré faisant de l’administration le bras armé d’une justice arbitraire. Il a mis l’accent sur la génération des cinquante / soixante ans, un peu déboussolés devant les nouvelles technologies et moins prestes à rebondir sur les opportunités professionnelles. Celles-ci n’en sont pas toujours, obligeant les gens à se déplacer pour s’entendre dire, au dernier moment qu’il n’y a plus de travail.

Ken Loach a constaté que le rôle de Pôle Emploi revient à mettre plus d’obstacles qu’à aider les gens qui sont inscrits chez eux, s’ils y arrivent.

Les racines de ce problème proviennent  des «Poor Laws », les lois pour les indigents, nées au XVIème siècle. La faim et la pauvreté obligent à accepter de faibles revenus. Cela sous-entend, au final, que les pauvres sont responsables de leur pauvreté. Voilà de quoi donner bonne conscience aux nantis.

Dave Johns, qui incarne Daniel Blake est aussi humoriste, ce qui lui a permis de tourner en dérision les difficultés de la vie mais surtout de donner un rythme et une dimension à son personnage. Hayley Squires qui joue Katie, provient d’un milieu ouvrier. Elle a joué avec beaucoup de sincérité, n’hésitant pas à sortir de sa zone de confort et à essayer de nouvelles approches sous la directive de Ken Loach.

Pour le montage de ce film, Ken a dû s’adapter à l’évolution de la technologie, passant ainsi à l’ère numérique. Les laboratoires de Montage photochimiques se faisant de plus en plus rares.

En faisant ce film, Ken Loach met en application l’adage « Agitation, éducation, organisation ». C’est le principe de la dramaturgie, de confronter des personnages à des situations qui ne peuvent se régler que par le conflit. Si le spectateur sort de ce film avec l’envie de relever un défi, c’est que le but sera atteint.

Depuis le film « Cathy Come Home », tourné en trois semaines, on découvre que dans « Moi, Daniel Blake », le monde est devenu plus cruel encore et que l’économie de marché conduit le système à la faillite. Depuis 50 ans que Cathy Come Home a été réalisé, rien n’a changé.

Ken Loach reste le porte – parole de toutes les générations. Il est d’ailleurs très suivi sur les réseaux sociaux. Il prend des risques et aborde ouvertement des thèmes politiques.

Nous pouvons nous dire que ce film est éclairé par un regard d’ancien, faisant remonter l’inquiétude et le sentiment que tout est vain puisque 50 ans après nous en sommes au même point et que la situation économique s’est nettement dégradée. Il met aussi l’accent sur les ressources inventives des personnages, comme les deux jeunes geek qui se passent d’intermédiaires pour vendre des baskets tendances.

Nous pouvons aussi penser que l’enchainement des situations se présente sous formes de scènes basiques qui s’entrainent les unes avec les autres, comme des dominos. Un seul petit grain de sel enraye la machine et fiche en l’air la vie rangée et organisée de protagonistes sans histoires. C’est un peu une longue descente aux enfers, irrémédiable où la rédemption passe par le reniement de certaines valeurs essentielles pour Katie.

Ce film nous touche par sa tendresse et la fragilité de ses personnages. Conscients de leurs faiblesses et de la situation similaire dans laquelle ils sont coincés, Daniel Blake et Katie restent debout et se battent avec élégance tous les jours, maitrisant leurs émotions mais vidés intérieurement. Au-delà des obstacles qui sont volontairement imposés par la société, ils utilisent des trésors de débrouillardise. C’est l’amour de leur prochain qui ouvre la porte sur une entraide sociale empreinte de compassion et d’humanité. Le quotidien pluvieux et sombre de Newcastle révélé au travers de leurs émotions en sort magnifié telle une poésie des temps modernes. Longtemps après, les personnages nous accompagnent. Vivants quelque part dans une réalité virtuelle et totalement réelle. Cette histoire résume une globalisation de la pauvreté. La question qui se pose est que pouvons-nous faire maintenant pour changer cette situation et comment allons-nous relever ce défi ?

 Angélique Josse