La Fille Inconnue raconte l’histoire de jenny, médecin généraliste. Héroïne des temps moderne qui pourrait ressembler à chacune d’entre nous. Sans dévoiler sa vie privée, on la voit évoluer et faire ses choix, dans ses rencontres avec les autres. Elle n’hésite pas à refuser un poste lucratif et une carrière prometteuse pour se mettre au service de patients défavorisés dans un petit cabinet médical.

Un soir, alors que son cabinet est fermé depuis une heure, une personne sonne à la porte. Jenny refuse d’ouvrir, précisant à son stagiaire, qu’il doit se méfier de ses émotions et garder une certaine distance avec ses patients.

Malheureusement, il s’agit d’une jeune femme qui est découverte morte le lendemain. Personne ne sait qui elle est. C’est la fille inconnue. Rongée par la culpabilité, Jenny se met alors en quête de retrouver son nom, afin de la rétablir dans sa dignité. Cela met en exergue l’attitude terrible de la société contemporaine qui enterre cette inconnue dans le secteur des indigents.

 Jenny se sent responsable de la mort de cette inconnue. Obsédée par elle, cette possession morale lui dicte ses choix. Elle ne s’apitoye pas sur elle et passe à l’action, vers sa quête pour comprendre ce qui s’est passé. Nous devenons les acteurs de cette quête. C’est aussi la nôtre, la recherche de la vérité pour amener plus l’humanité dans un monde marginalisé.

Alors qu’un policier fait passer aux aveux, en tant que médecin qui accompagne ses patients, Jenny procède de la maïeutique de Socrate, c’est à dire « l’art de faire accoucher les esprits » par le biais de l’accouchement de la vérité. C’est l’accouchement dans la relation du père et de son fils et l’accouchement dans le choix de carrière de son stagiaire.

Simplicité et profondeur de l’histoire. Le scénario est précis et ne s’embarrasse pas de fioritures. Cela donne une épure qui donne de la puissance aux thèmes abordés. Nous sommes ici dans la réalité.

Il s’agit d’une critique fine et subtile de la société, l’histoire se déroule d’elle-même tout en étant universelle. Elle pourrait se passer dans n’importe quel pays. Tous les thèmes contemporains sont abordés ; la drogue, la pauvreté, notamment la pauvreté intellectuelle, l’immigration et ses conséquences, la perte des repères, la peur de perdre son travail, la précarité qui peut en découler et la déconstruction de la cellule familiale.

Elle représente le monde médical dans sa vérité sociale et agressive. Les patients en manque de méthadone, ceux qui insistent pour obtenir un certificat d’arrêt de travail. La solitude de cette doctoresse qui assume seule une clientèle marginalisée, pourtant Jenny ne se considère pas au-dessus d’eux mais se met à leur service. Il n’y a aucune récupération malsaine de la part des frères Dardenne.

Jenny soigne les corps malades, comme une métaphore de cette société moderne qui est malade des conséquences de l’immigration et de la pauvreté. Il s’agit d’un thriller sans temps morts. On y retrouve les codes des frères Dardenne, les plans rapprochés qui font cohabiter avec l’intimité du personnage. Certains pourraient prendre le contrepied et se dire que la sécheresse du jeu évite de ressentir de l’empathie avec Jenny.

On retrouve un peu le même principe que dans leur film précédent où Marion Cotillard demande toujours la même chose en disant : « votez pour moi ». Ici, la doctoresse fait pareil en montrant la photo de l’inconnue sur son mobile : « vous connaissez cette fille ?, vous connaissez cette fille ? …»

Nous retrouvons des personnages incarnés par des acteurs familiers. Thomas Doret qui interprète Lucas, était Cyril, l’enfant du « Gamin au Vélo », Morgan Marinne qui jouait Francis dans « Le Fils » est Fabrizio Rongione. Enfin, Julien, le stagiaire, joué par Olivier Bonnaud est une véritable découverte pour nos deux réalisateurs. Son air buté et ses doutes, amènent une tension dramatique supplémentaire à l’histoire. Que va-t-il choisir ? Va-t-il s’engager et prendre ses responsabilités ?

Jenny, Adèle Haenel, fait minutieusement son travail de médecin, tout en le rendant crédible. Son jeu d’actrice se situe dans les postures et la gestuelle, sans surjouer, sans exprimer des sentiments autres. Adèle Haenel est dans l’action, le faire et non dans l’expression d’un ressenti émotionnel. Elle travaille sa présence, ce qui lui donne une intensité silencieuse qui frise le dépouillement et magnifie sa quête personnelle. Adèle Haenel sait contenir sa colère et donne de la force à ses engagements. Sa passion est toute intérieure et sa volonté est inébranlable.

César de la meilleure actrice dans un second rôle pour « Suzanne », c’est juste après une discussion rapide lors de la remise du prix, que sa personnalité a séduit Luc et Jean-Pierre Dardenne. Dès le départ, son rayonnement les a attirés, son corps, ses mouvements et son sourire correspondaient à l’humanité engagée qu’ils souhaitaient mettre en avant pour ce personnage.

La préparation de la mise en scène, un mois avant le tournage, a permis de souder les acteurs entre eux et de mettre en place une harmonie qui a fluidifié leur interprétation. Les frères Dardenne travaillent toujours avec soin, en amont les situations sur le terrain, les déplacements, les  mouvements de caméras.

Adèle Haenel a été coaché par  Martine, doctoresse qui lui a appris les gestes techniques et l’a aidé à intégrer la relation entre patients et médecin. Certaines scènes ont d’ailleurs été inspirées  par des témoignages de médecins.

Luc et Jean-Pierre Dardenne ont signés là un film puissant, qui est le miroir de notre société contemporaine.

Angélique Josse