Ce film aurait tout aussi bien pu porter le nom de petits meurtres entre amis et conséquences.

Chouf ! C’est le nom donné à ceux qui font le guet dans les réseaux de drogue de Marseille. Cela veut dire « regarde » en arabe. Sofiane, 24 ans, étudiant prometteur revient voir son frère, intégré dans la pègre du quartier. Le ton de départ est bonhomme, entre blagues potaches et bandes de jeunes qui se vannent. L’accent est mis sur les retrouvailles de Sofiane avec son frère, intégré dans la pègre du quartier. Sofiane est accueilli avec enthousiasme et taquineries sur son apparence politiquement correcte.

Ils ont grandi ensembles, fonctionnent selon des codes précis et une hiérarchie incontestée. Nous plongeons doucement dans le quotidien des dealers et des caïds.

Tout a l’air normal en apparence. Les jeunes viennent se voir d’un appartement à l’autre, accueillis par les familles. Les enfants regardent la télé dans une chambre, les ados vont discuter dans une autre. Les mamans essayent de gérer leurs grands. Puis nous découvrons que la maman demande de l’argent à son fils, tout en en connaissant parfaitement la provenance. Elle négocie la facture d’électricité et les courses, tandis que la sœur réclame pour les chaussures de sa fille. Et les ados jouent le rôle du chef de famille, tout en recevant des engueulades de leur mère, lasses et honteuses.

Dans le même temps, nous découvrons la réalité des guetteurs, les descentes punitives et les règlements de compte. Chacun compte les points, dans une guerre qui ne porte pas de nom. Tout est question de stratégie et de réactivité. Celui qui s’en sort est celui qui court le plus vite.

Sofiane et son frère ont le projet de monter une affaire ensemble et de la franchiser à l’étranger, dès qu’il aura fini ses études. Leur relation est forte et complice. Ils sont sur le point de basculer dans le monde des affaires et de devenir des gens respectables.

Hélas, la vie en décide autrement. Le grand frère est abattu dans une guerre de gang sans mercis. Nous vivons en parallèle la réalité de cette vie de quartier et les images et annonces des journaux télévisés. Les amis de son frère incitent Sofiane à repartir terminer ses études à Lyon. Il a l’opportunité de changer de vie et de réaliser son projet, de devenir un homme intégré dans la société. Mais Sofiane a besoin de connaître la vérité, afin de pouvoir faire son deuil. Il choisit de rester.

A partir de là, il mène son enquête et intègre le milieu. Il découvre la peur, le passage à l’acte et bascule dans l’inhumanité qui lui fait perdre son âme petit à petit. Jusqu’à la rédemption porteuse d’espoir.

J’ai beaucoup aimé ce film. La mise en scène est simple, vraie, crue. Les jeunes ont une âme d’enfant et une sorte d’innocence alors qu’ils font partie d’un réseau mafieux. Certaines situations sont totalement cocasses et effrayantes en même temps. Entre rire et incrédulité, nous sommes fascinés et nous cherchons à comprendre comment fonctionne ce système. Ceux qui sont rebelles à l’ordre établit, obéissent pourtant au doigt et à l’œil à une organisation bien établie. Leur vie est montrée sans jugement, avec leurs questions et leurs limitations.

Les images sont belles, lumineuses et pourtant saisissantes de réalité. Les plans sont rapprochés ou montrent des paysages partagés entre le sordide de la cité et les terrains vagues. C’est là que les jeunes s’entrainent malgré les protestations des riverains. C’est une sorte de no man’s land. Tant qu’il n’y a pas de dégât, finalement personne n’oser protester.

La mer et les paysages âpres et sauvages de Marseille sont le cadre d’exactions dignes d’un contexte de guerre. La police n’intervient quasiment pas et a compris depuis longtemps comme surfer sur cette pègre locale.  Les quartiers de Marseille se dévoilent sous le soleil implacable et le vent salé. Un autre univers s’offre à nous qui nous ouvre la porte sur un monde fermé et opaque.

Ce film amène de l’humanité là où le pouvoir est auto attribué. Il nous permet de comprendre ce qui est inacceptable et que nous entrevoyons de l’autre côté de la barrière.

La musique soutient le film avec une intensité magnifique. Le générique débute sur une chanson rap de la chanteuse Casey, pour devenir ensuite lyrique et donner un souffle puissant aux au déroulement dramatique. Les scènes se partagent entre modernité et tragédie antique. Les vues époustouflantes ramènent au combat des Horaces et des Curiaces.

Ce film a été tourné dans les quartiers avec des jeunes qui sont familier de ce milieu. Ceux-là même qui font le constat de leur situation et qui désirent s’en sortir. Etudier ou chouraver une paire de baskets, voilà ce qui les a amené là.

Les dialogues sont savoureux, émaillés d’argot marseillais. On entend, entre autre, la caillasse (l’argent), les bugs (les testicules), charcler (tuer), fumer (tuer), guinter (attraper), jober (travailler), manger le sol (être un moins que rien), s’enfourailler (s’armer), vé (regarde)….et bien d’autres mots savoureux qui émaillent les dialogues sur fond d’accent du sud.

Parmi la ribambelle d’acteurs, se détachent du lot Sofian, interprété brillamment par Sofian Khammes, Marteau joué par Zine Darar, très convainquant et le solaire Reda, incarné par Foued Nabba.

Karim Dridi nous amène à faire le constat de cette misère qui oblige les gens à survivre en prenant des petits boulots pour boucler les fins de mois. L’ego est écrasé dans la servitude et l’humiliation, creusant l’écart entre argent et dignité d’une part et pauvreté et vexations de l’autre.

Encore une fois, l’accent est mis sur la misère sociale et l’élévation. Les deux systèmes sont mis en parallèle. Quel choix sera fait ? Quelle est la volonté de changer de direction ? L’ascenseur social passe par les études qui ouvrent grand les portes de l’abondance. Sans études, ces jeunes ne sont rien, juste des laissés pour compte d’un système implacable. Finalement Chouf est une version des temps moderne des romans Balzac. Les temps ont-ils vraiment changé ? Est-ce la société qui fabrique les dealers et les réseaux mafieux ? C’est la question que nous pouvons nous poser.

Angélique Josse